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MOOCs : les inégalités sous-jacentes

MOOCQuiconque s’est déjà penché, ne serait-ce que quelque peu, sur les grandes lignes du monde de l’éducation de ces dernières années, est parfaitement conscient des bénéfices octroyés par les MOOCs. Une rapide recherche sur Internet vous conduira à de longs articles de presse, des blogs, conférences TED et commentaires afférents qui expliquent les raisons pour lesquelles les MOOCs, en permettant un accès global aux standards éducatifs de l’Ivy League*, sont le principal moteur de la révolution éducative aux États-Unis, pour ne pas dire dans le monde. Mais répétition ne rime pas toujours avec véridiction, certaines allégations ce concernant doivent être observées avec un certain recul.

 Par Alicia Mitchell

Dans un récent article d’opinion publié dans l’Observer, Anant Agarwal, président d’edX, leader dans le domaine des MOOCs, affirmait que « toute personne détentrice d’une simple connexion Internet peut accéder » à l’enseignement supérieur. L’axiome « MOOCs = accès » est un concept qui doit toutefois soigneusement être observé. On ne peut en effet pas simplement supposer que l’existence d’un concept de même que sa gratuité sont garants de son accessibilité universelle. Maints facteurs aléatoires limitent l’accès aux MOOCs, et nombreux parmi ceux-ci sont les mêmes que ceux qui sont à l’origine de l’exclusion de pans entiers de groupes défavorisés des modèles éducatifs traditionnels (finances, géographie, pédagogie)

D’un point de vue purement pratique, la participation assidue à un MOOC implique un ensemble de ressources et autres infrastructures réservées à un cercle privilégié, ce que beaucoup d’entre nous, y compris Agarwal, ont tendance à oublier. Approvisionnement fiable en électricité, accès fréquent et continu à un système informatique en mesure de fonctionner en ligne, lecture de vidéos, connexion Internet sûre et illimitée, telles sont les bases essentielles d’un MOOC – au même titre par ailleurs qu’un lieu serein et confortable assurant un apprentissage efficace. Un document récemment publié et traitant des expériences vécues par des élèves utilisant, dans le cadre de l’apprentissage en ligne au Sri Lanka, des ordinateurs non-personnels, concluait que les télécentres locaux limitent presque toujours l’accès aux sites à large bande passante, tel Youtube, qui constituent pourtant une partie fondamentale des ressources nécessaires aux MOOCs.

Cependant, l’accès restreint à de telles ressources n’est pas un problème exclusivement réservé aux seuls pays en voie de développement. De nombreuses nations membres de l’OCDE connaissent également cette fameuse « fracture numérique » au niveau local, plus particulièrement dans les communautés rurales, chez les personnes âgées, les personnes dépendant d’une aide sociale ou encore les citoyens percevant de faibles revenus. Certains problèmes d’autre nature se posent en outre, notamment pour les personnes handicapées et dont les déficiences visuelles et auditives nécessitent des technologies adaptées à l’apprentissage en ligne.

Mais malgré la mise en place de tous les éléments idoines, d’autres obstacles restent à surmonter dans l’optique d’un accès universel aux MOOCs ; et en premier lieu le temps, ou plutôt son absence, qui est l’une des raisons majeures des problèmes rencontrés dans l’apprentissage en ligne, et ce quelle que soit la situation de l’apprenant. De longues journées de travail, plusieurs emplois simultanés, les heures passées dans les transports en commun ou sur la route, les soins prodigués aux enfants et autres personnes à charge, sont autant d’obstacles à un apprentissage efficace, et ce tout particulièrement pour les personnes occupant des emplois sous-payés, les habitants de zones rurales ou reculées et les femmes.

Se posent également les questions relatives aux compétences et connaissances de base. En juillet dernier, l’Université d’État de San José (SJSU) a annoncé la suspension d’une partie de ses cours en ligne en raison d’un taux d’échec trop élevé. Face à la vague de réactions de la blogosphère, l’université a tenu à souligner que le taux d’échec est le résultat d’une multitude de facteurs, et tout particulièrement des situations personnelles des apprenants attirés par le modèle proposé par les cours en ligne. «Il est important de noter que, dès le départ, l’Université de San José s’est engagée à travailler avec des étudiants dits « à risque », dont la plupart viennent de milieux défavorisés, des lycéens et candidats libres, notamment, qui avaient rencontré des difficultés dans le programme d’études classique, (groupe comprenant plus particulièrement un certain nombre d’étudiants qui avaient échoué au rattrapage de cours de mathématiques). Il ne fait aucun doute que tous ces facteurs réunis et bien d’autres ont une incidence significative sur le rendement des élèves »

Il s’agit là d’un enjeu majeur. Les étudiants n’ayant pas réussi ce cursus furent confrontés à de nombreux problèmes ne relevant pas que du simple « manque d’accès ». Melonie Fullick, doctorante à l’Université d’York, au Canada, et spécialiste de l’éducation postsecondaire, résume la problématique dans un article récemment paru : «Les gens doivent apprendre à apprendre. Un certain niveau d’éducation de base, accompagné d’une capacité aux études, est nécessaire. Les étudiants issus de milieux défavorisés manquent souvent de ces bases (ils ne pourraient pas vraiment être, dans le cas contraire, considérés comme défavorisés face aux études) »

Le « niveau de base et la capacité d’étudier » couvrent toutes les couches de l’éducation, de l’alphabétisation à l’auto-motivation en passant, dans une autre mesure, par la poursuite de recherches indépendantes et la rédaction de travaux universitaires. Les étudiants ne détenant pas ces compétences devront sans nul doute lutter pour rester engagés dans la voie des études, et plus encore s’ils ne possèdent pas les connaissances de base nécessaires à la participation à un cours universitaire.

Tout ceci ne serait pas un véritable problème si les partisans des MOOCs n’insistaient continuellement sur le potentiel infini de ces cours, qui leur semblent en mesure de tout résoudre. La remarque d’Anant Agarwal sur le fait que « les MOOCs abolissent les frontières de l’éducation, battent en brèche les distinctions entre les genres, races, classes et situations financières » est manifestement fausse et trahit sa propre condition privilégiée. Ces allégations pourraient passer inaperçu, et le danger est justement là, attendu qu’elles pourraient pousser ceux à qui incombe la responsabilité de veiller à ce que l’accès à l’éducation soit vraiment performant, à croire que les MOOCs sont la réponse idéale, celle qu’ils ont de tout temps recherchée.

* Ivy League : « Groupe de huit universités privées du nord-est des États-Unis, parmi les universités les plus anciennes du pays (sept ont été fondées par les Britanniques avant l’indépendance) et les plus prestigieuses du pays. Le terme « ivy league » a des connotations d’excellence universitaire, de grande sélectivité des admissions ainsi que d’élitisme social » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Ivy_League)

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