Traiter tous les aspects du déploiement des TIC en Afrique
Alex Twinomugisha © GeSCI
En tant que Directeur régional pour l'Afrique de Global e-Schools and Communities Initiative (GeSCI), Alex Twinomugisha aide les pays africains à développer des stratégies autonomes pour un bon usage des TIC dans l'éducation afin de soutenir leur développement global. Dans l'interview qui suit, Twinomugisha, qui travaille à Nairobi, nous explique les défis que relève son organisation dans le déploiement des TIC en Afrique, et nous décrit les impacts actuels et à venir des technologies sur le Continent.
eLA : Comment les objectifs de GeSCI sont-ils atteints ? Dans quels pays d'Afrique êtes-vous le plus actifs ?
Alex Twinomugisha: La démarche de GeSCI est d'offrir un soutien, principalement sous forme de conseil technique et stratégique, et de développer les capacités de nos pays partenaires. Cela passe le plus souvent par une procédure globale. Notre stratégie se base sur l'idée que pour que les TIC dans l'éducation soient efficaces, il est nécessaire de créer ou de renforcer des compétences, ce qui exige un effort de coordination et d'ajustement dans tout le secteur éducatif. Dans cette mesure, notre méthode est holistique et globale. En Afrique, nous avons collaboré avec les Ministères de l'éducation du Ghana, du Rwanda et de Namibie pour créer des technologies globales et intégrées dans les politiques et stratégies éducatives, planifier des déploiements à grande échelle, sélectionner des technologies appropriées, résoudre les difficultés liées à l'intégration des cursus et à la formation des enseignants, concevoir des systèmes de maintenance et de support technique complets ou encore effectuer le suivi et l'évaluation des systèmes. Nous avons également collaboré avec le Ministère de l'éducation de Tanzanie sur les problèmes liés aux TIC pour la formation des enseignants.
En plus des quatre pays mentionnés plus haut, GeSCI réunit aussi régulièrement des agents des Ministères de l'éducation de 15 pays d'Afrique occidentale, orientale et australe pour partager expériences et connaissances, dans le cadre du programme Africa Knowledge Exchange ou AKE. Il s'agit d'une forme très efficace d'apprentissage par les pairs pour les différents pays participants, et nous espérons à terme la participation de tous les pays d'Afrique.
Alex Twinomugisha a une grande expérience des TIC pour l'éducation et le développement dans les domaines de la planification, conception, mise en œuvre et gestion. Il est actuellement Directeur régional pour l'Afrique de GeSCI et travaille à Nairobi au Kenya. Avant d'être nommé à cette fonction, il a été spécialiste des TIC pour GeSCI pendant trois ans. À ce poste, il fournissait un conseil stratégique aux gouvernements partenaires sur les questions liées aux TIC dans l'éducation. Avant de travailler avec GeSCI, il a été consultant technique à la Banque Mondiale à Washington DC pour le projet Université Virtuelle Africaine (UVA), en charge de la création et de la gestion de l'infrastructure en ligne et satellitaire du eLearning pour 34 centres d'apprentissage dans 15 pays d'Afrique. Il a ensuite créé et dirigé le service des TIC de l'organisation indépendante AVU basée à Nairobi au Kenya. Il a été chargé d'autres missions spécifiques d'assistance et de conseil techniques pour l'acquisition, le déploiement et l'utilisation des TIC dans l'éducation dans diverses organisations internationales. http://www.gesci.org/
eLA : Quels défis rencontrez-vous lorsque vous conseillez des clients sur leur déploiement informatique, et comment surmontez-vous ces obstacles ?
Alex Twinomugisha: Une des choses les plus surprenantes, c'est que le principal problème n'est pas l'argent, mais plutôt les attitudes et les mentalités. Notre plus grand défi, c'est de nous assurer que nos partenaires ou clients, les Ministères de l'éducation, comprennent ce que les TIC peuvent et ne peuvent pas faire, et que le déploiement n'est que le début d'un long voyage, et non sa fin ! La plupart des Ministères de l'éducation se concentrent sur l'achat et la fourniture de technologies dans les écoles. Mais pour que ces technologies soient efficaces, il faut former les enseignants, assurer une maintenance régulière, et même trouver du temps dans le cursus pour les utiliser. Sinon, les TIC sont un investissement perdu. Ceci nous amène à un défi encore plus grand : l'utilisation efficace des TIC nécessite une planification systématique et un changement systémique. Dans de nombreux pays, les capacités humaines et organisationnelles ainsi que la volonté (politique) de remettre en cause et éventuellement de réformer le système sont insuffisantes.
C'est pourquoi GeSCI envisage le développement des capacités de manière holistique, par le renforcement des savoir-faire aux niveaux individuel, organisationnel et institutionnel. Parfois, l'accent doit être mis sur les possibilités organisationnelles, par exemple si des structures et des processus adaptés sont en place mais qu'ils ne peuvent pas être mis à profit faute de ressources humaines qualifiées et formées. Il peut également être nécessaire d'agir sur le système et l'environnement globaux, par exemple en s'assurant que les politiques au niveau national soutiennent les TIC dans l'éducation.
Toutefois, cette approche qui vise à créer de nouveaux talents et capacités n'est pas sans difficulté. GeSCI ne traite que certaines contraintes aux niveaux individuel et organisationnel. Nous devons collaborer avec d'autres acteurs, notamment les autres administrations, les donateurs, les ONG, les universités et les instituts de recherche pour résoudre ces contraintes au niveau de l'environnement institutionnel. La démarche de GeSCI est donc également basée sur le principe des partenariats multi-acteurs, par lesquels nous encourageons le Ministère de l'éducation à collaborer étroitement et à se coordonner avec les autres acteurs.
eLA : Avec vos nombreuses années d'expérience dans le secteur des TIC en Afrique et ailleurs, que pensez-vous de l'impact des technologies sur le système éducatif africain jusqu'à aujourd'hui ?
Alex Twinomugisha: Je pense que la technologie est l'un des principaux facteurs de la réforme de l'éducation en Afrique, à la fois directement et indirectement. Indirectement, de nombreux pays ont maintenant réalisé que nous vivons dans une société basée sur la connaissance et qu'il est nécessaire de réformer le système éducatif pour l'adapter aux exigences de la société actuelle. L'importance des technologies dans ce cadre est établie, et le système éducatif doit donc produire les ressources humaines capables d'utiliser ces technologies et de faire progresser leur adoption.
Directement, le déploiement des TIC dans les écoles remet en cause les pratiques traditionnelles de l'enseignement et de l'apprentissage. Les TIC, avec leur potentiel et leur application immédiate pour l'accessibilité, la création, le stockage et le partage de l'information, ont révélé les possibilités pratiques d'un apprentissage centré sur l'étudiant et des approches constructivistes de l'enseignement. Les TIC peuvent conduire à une amélioration de la gestion et de l'organisation de l'éducation. Elles permettent également de promouvoir l'accès à l'éducation et l'apprentissage tout au long de la vie grâce à l'éducation à distance.
Aujourd'hui, la technologie devient omniprésente dans la société africaine (notamment avec la croissance explosive des téléphones portables), et le système éducatif devra évoluer s'il veut rester pertinent. Je ne peux pas imaginer que mes enfants et la jeune génération puissent tolérer le système éducatif actuel. J'utilise à dessein le terme « tolérer », car je pense que la disparité est telle entre l'ubiquité de la technologie dans l'environnement des enfants, qui l'utilisent quotidiennement, et le système d'éducation actuel rigide et inflexible qui fait du professeur un dieu, que quelque chose doit céder. Je pense que les enfants vont remporter la partie. Je ne peux pas imaginer d'autre force capable de transformer l'éducation aussi vite que les technologies. Ce sera là leur principal impact.
eLA : En dehors de l'éducation, quels domaines ont été affectés par la diffusion des appareils technologiques ?
Alex Twinomugisha: Leur impact est évident dans deux domaines, la démocratie et les droits de l'homme. J'ai beaucoup lu sur l'utilisation de la technologie dans les campagnes de Barack Obama, et je pense que le monde n'a probablement pas remarqué la révolution discrète amenée par la technologie dans les démocraties d'Afrique (et d'autres régions en développement). Aujourd'hui, il est devenu presque impossible de « voler » une élection en Afrique ou d'étouffer des violations des droits de l'homme. L'usage courant des appareils technologiques force finalement nos politiciens à rendre des comptes, à tenter de mettre leurs promesses en œuvre, etc. Voyez les dernières élections en Iran et le rôle joué par la technologie dans les débats pré et post-électoraux. On peut penser que le monde ne sera plus jamais le même.
En dehors de cela, je pense que l'autre domaine mûr pour la révolution est celui de la santé. Les investissements dans les services de e-santé sont en augmentation, et je pense que ces investissements pourraient payer des dividendes élevés à l'avenir.
Enfin, bien sûr, la diffusion des technologies a modifié le paysage économique, les TIC en tant que telles étant devenues un secteur important dans la plupart des pays, où elles créent des emplois et fournissent de formidables opportunités de croissance.
eLA : Selon vous, quels sont les derniers développements et innovations technologiques les plus importants pour l'Afrique, et quel est votre pronostic pour l'avenir ?
Alex Twinomugisha: Je suis certain que l'usage courant des téléphones portables, la baisse des prix des appareils et des services, combinés à des innovations récentes dans le domaine de la banque en ligne et à l'amélioration sensible des débits de données, modifieront le paysage socio-économique de l'Afrique. Le commerce mobile (ou m-commerce) est le prochain grand développement. Je pense qu'il pourrait représenter pour l'Afrique ce qu'a été le e-commerce pour le monde développé il y a dix ans, et peut-être plus encore. Il me semble souvent que l'Afrique est l'endroit au monde où l'on trouve tant d'obstacles au commerce, et je pense que l'adoption du m-commerce va enfoncer ces barrières. Les leçons de la banque mobile et d'autres applications et stratégies mobiles développées en Afrique montrent que ce continent est capable de développer des solutions et des innovations locales, et que cette démarche est souvent payante.
Je pense donc que l'Afrique est à la veille d'un tsunami d'innovation basé sur les technologies. L'innovation technologique renforcera également l'influence d'autres secteurs comme la santé, l'éducation et l'agriculture. Bien sûr, tout cela peut sembler utopique et bien loin des vrais problèmes de pauvreté et d'inégalité que rencontrent de nombreux citoyens d'Afrique. C'est peut-être parce que je suis fermement convaincu que le développement économique est la meilleure manière de sortir de la pauvreté pour de nombreux Africains, plutôt que de se concentrer, à tort selon moi, sur la réduction de la pauvreté (quelle expression !). Je ne peux donc que m'enthousiasmer quand je vois des Africains libérer leurs talents créatifs et prendre l'initiative d'innovations technologiques pour résoudre certains de nos problèmes les plus urgents. Étant réaliste, je ne m'attends pas à ce que cette route soit facile et dénuée d'obstacle. Toutefois, je suis très optimiste quant au rôle clé de l'innovation technologique dans le développement de l'Afrique.
eLA: Nous vous remercions pour votre temps, M. Twinomugisha.
Vous souhaitez mieux connaître Alex Twinomugisha ? Rendez-vous à l'adresse http://www.africabusinesssource.com/author/alex-twinomugisha/
25 janvier 2010
Newsportal: Voices of Africa
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